Diversité des expressions culturelles : entre politiques publiques et initiatives de terrain
À l’heure où la mondialisation et les plateformes numériques redéfinissent nos pratiques culturelles, la question de la diversité des expressions culturelles reste plus que jamais d’actualité.
Comment la diversité culturelle se traduit-elle concrètement sur le terrain ?
C’est autour de cette question que s’est articulée le mardi 9 décembre 2025 la journée de conférence “Les médiations numériques de la culture, opportunité pour la promotion de la diversité culturelle?” organisée à l’IHECS à l’occasion du 20ᵉ anniversaire de la Convention de 2005 de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Le temps d’une journée, étudiant.es et professionnel.les ont échangé autour des enjeux contemporains de création, de diffusion et de médiation culturelles, tout en interrogeant les façons dont la diversité culturelle se construit et se défend aujourd’hui.
Plusieurs intervenant.es du milieu culturel, institutionnel et médiatique étaient présent·es, dont Martin Ouaklani, diplomate à la Délégation générale Wallonie-Bruxelles à Paris et représentant de la Fédération Wallonie-Bruxelles auprès de l’UNESCO. Leurs interventions ont permis de replacer la Convention de 2005 dans les enjeux contemporains de médiation et de diversité culturelle.
En 2001, la déclaration universelle de l’UNESCO propose une définition large de la culture comme « l’ensemble des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social ». Cette nouvelle approche inclut les modes de vie, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. Tout en dépassant le cadre purement artistique de la culture, cette déclaration souligne l’importance des médiations culturelles dans la transmission, la circulation et la manière dont les publics s’approprient ces pratiques culturelles. Quatre ans plus tard, en apportant une portée juridique et politique plus concrète, la convention de 2005 de l’UNESCO pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles arrive pour donner un prolongement concret et contraignant à cette déclaration. Effectivement, là où la déclaration affirmait la diversité culturelle comme un patrimoine commun de l’humanité, la convention de 2005 reconnaît le droit des États à mettre en place des politiques culturelles. Ces mesures sont prises afin de protéger et de promouvoir la pluralité des expressions culturelles, notamment face aux logiques marchandes et à la mondialisation des échanges.
C’est précisément cette vision qu’a porté le diplomate Martin Ouaklani, venu introduire la journée. D’entrée de jeu celui-ci rappelle que la diversité culturelle ne renvoie pas au cosmopolitisme1 ou à l’origine des individus, mais bien à la pluralité des œuvres, des pratiques culturelles et des expressions artistiques. Une distinction importante pour comprendre le rôle des politiques culturelles et des dispositifs de médiation.
Celui-ci a replacé les enjeux de la diversité culturelle dans une perspective historique. L’évolution des politiques culturelles, allant de la Seconde Guerre mondiale à la reconnaissance du patrimoine immatériel, témoigne d’un élargissement de la notion de culture. Dans ce contexte où les traditions vivantes, savoir-faire et pratiques sociales font partie de la culture, la médiation culturelle ne se limite plus à de la transmission, car elle devient un outil de valorisation et de reconnaissance de ces formes culturelles et permet de lutter contre une vision marchande stricto sensu. Enfin, Martin Ouaklani ne pouvait pas terminer son intervention sans mentionner la dimension particulière dans laquelle la médiation culturelle s’inscrit. Si à l’ère du numérique, du streaming et des plateformes l’accès aux contenus culturels semble aujourd’hui plus facile, cet accès ne garantit pas la diversité culturelle. Il mentionne notamment que la découvrabilité2 de certaines œuvres est limitée faute d’algorithmes qui orientent fondamentalement le choix des publics. C’est donc dans ce contexte particulier que la médiation culturelle apparaît comme enjeu majeur pour la diversité culturelle. Effectivement, elle ne consiste plus seulement à donner accès à la culture, mais à préserver la curiosité des publics, à encourager la découverte et à maintenir une diversité réelle des expressions culturelles face à une consommation de plus en plus automatisée.
© Photo Réalisation étudiante – Master communication socio-culturelle – 2025
Introduction de Martin Ouaklani lors de la journée de conférence “Les médiations numériques de la culture, opportunité pour la promotion de la diversité culturelle?” à l'IHECS
À la suite de l’intervention de Martin Ouaklani, trois expert·es sont venu·es enrichir la réflexion du jour. Louis de Diesbach, éthicien de la technologie et expert en IA et gouvernance au sein d’un groupe international, Léa Rogliano, responsable du pôle d’engagement citoyen du Fari à Bruxelles, et Alok Nandi, fondateur d’Architempo, expert en design et professeur invité à l’institut Paul Bocuse à Lyon, sont venus apporter leur expertise autour de l’intelligence artificielle et de son impact sur la société. Après un nécessaire rappel de ce qui fonde l’éthique, tous s’accordent pour dire que « l’IA n’est intrinsèquement ni bonne ni mauvaise » mais nuancent en estimant que ce sont nos usages et nos cadres de réflexion qui déterminent les effets de cette nouvelle technologie. Louis de Diesbach a notamment insisté sur le potentiel des technologies lorsqu’elles sont investies de manière responsable. Il insiste également sur l’importance de la diversité des perspectives pour éviter une vision monolithique de l’intelligence artificielle, une idée partagée par Léa Rogliano et Alok Nandi, tout en ajoutant la nécessité de pluralité et de vigilance. Si la responsable du pôle d’engagement citoyen du Fari met en garde contre les illusions d’un « numérique éthique » automatique et analyse comment les deepfakes3 et l’omniprésence visuelle transforment notre rapport à la vérité, Alok Nandi complète en insistant sur les tensions entre la créativité humaine et le caractère répétitif des systèmes. Et d’insister également sur les risques liés à l’infobésité4, à la monoculture et à la perte de pouvoir individuel.
Pour conclure cette discussion, tous les trois ont souligné l’importance d’un dialogue critique, d’une compréhension approfondie des systèmes et du rôle central des intermédiaires culturels pour servir de repères face à ces technologies. Estimant qu’au-delà des peurs et des promesses, c’est la manière dont nous choisissons de penser, d’encadrer et d’utiliser l’IA qui déterminera sa place dans nos sociétés.
Ensuite, à travers cette journée de conférence à l’IHECS, les principes de la Convention de 2005 de l’UNESCO ont pris une dimension plus tangible. La diversité culturelle ne se limite pas à un cadre théorique mais se construit à travers des initiatives locales, souvent portées par des structures indépendantes. La diversité culturelle s’est traduite à travers une "sound map" exprimant le regard des Bruxellois sur leur territoire avec le projet d’archivage sonore et documentaire BNA-BBOT, des codes et des algorithmes détournés au profit de l’artisanat numérique avec le projet Crafteke, la parole des femmes mise en lumière et en réseau en podcast et vidéo avec Tapage studio et l’atelier de production Nighthawkes, la culture hip-hop recyclée en levier contre la fracture numérique avec le dispositif Algorythmes de la Cie des Daltoniens présenté au Centre culturel de Jette durant le festival Urbanika 2025, l'art amené dans les quartiers avec la Micro-folie de Molenbeek, ou encore un patrimoine iconique de la Belgique - l’Atomium - devenu plateforme d’expression et de médiation des arts numériques.
Ces différentes interventions ont montré que la diversité des expressions culturelles dépend tant de politiques publiques volontaristes que de l’engagement des acteur·rices du secteur culturel et médiatique, capables de faire vivre ces valeurs sur le terrain.
Les échanges lors de la conférence ont également permis de souligner les limites d’accès numérique à la culture. Si les grandes plateformes donnent l’impression d’une offre abondante et variée, elles orientent fortement les choix des publics à travers des logiques algorithmiques qui réduisent souvent la diversité réelle. Dans ce contexte, la médiation culturelle prend une nouvelle dimension : elle ne consiste plus seulement à rendre la culture accessible, mais à accompagner les publics, à encourager la curiosité et à développer un regard critique face aux contenus proposés. Cette journée a rappelé que la diversité culturelle repose avant tout sur des choix humains. Choisir qui l’on écoute, quelles histoires raconter et quels récits rendre visibles est un acte engagé. Ces projets montrent qu’il est possible, même avec des moyens limités, de faire entendre d’autres voix et exister d’autres points de vue. Ces initiatives prouvent que la diversité culturelle se construit dans l’action et qu’elle reste un enjeu essentiel pour une culture plus juste, plus représentative et tournée vers l’échange.
1 l’idée que tous les êtres humains appartiennent à une même communauté, au-delà des frontières, des nationalités ou des cultures.
2 la capacité pour une œuvre d’être vue.
3 une image, une vidéo ou une séquence audio qui a été modifiée ou fabriquée au moyen d'une technologie.
4 Excès d'information propre à l'ère du numérique.
Découvrez les projets de médiation culturelle numérique présentés par les étudiant.e.s de Macc's et de l'ESA Saint-Luc le 9 décembre 2025 à l'Ihecs dans la collection 2025-2026.
