Fact-checking :

1,2 milliard de réfugiés climatiques d’ici 2050 ?

Dans un de ses derniers rapports, l’Institute for Economics and Peace annonce un scénario catastrophique. Accroissement rapide de la population, pénuries d’eau et de nourriture en Asie et en Afrique et catastrophes naturelles risquent d’engendrer plus d’un milliard de réfugiés climatiques d’ici 2050. Un chiffre qui a fait l’objet de titres alarmistes dans la presse internationale, tandis que le rapport suscite l’indignation d’une partie de la communauté scientifique.

L’estimation peut paraitre démesurée, mais c’est pourtant bien ce qu’affirme l’Institute for Economics and Peace (IEP), un groupe de réflexion mondial indépendant basé à Sydney. Le 9 septembre dernier, le think tank dévoilait au public la première édition de son registre des menaces écologiques, ou en anglais, "Ecological Threat Register" (ETR). Le rapport analyse les risques écologiques majeurs auxquels 157 États et territoires indépendants sont actuellement confrontés et fournit des projections allant jusqu'en 2050. Selon l’IEP, le registre est unique car il combine les "données écologiques les plus complètes afin d’apporter un éclairage sur les pays les moins susceptibles de faire face à des chocs écologiques extrêmes, aujourd'hui et à l'avenir."

Si la militante Greta Thunberg l’a retweeté afin d’inciter à l’action face à l'urgence climatique, le registre des menaces écologiques a néanmoins été accueilli avec hostilité par certains chercheurs en climat ou en migration, ou encore par des représentants des organisations de défense des droits de l'homme (ici, ou encore ). En plus de remettre en cause les chiffres avancés par l’IEP et d’accuser les auteurs du document de "méthodes anti-scientifiques", certains y ont également perçu une tentative alarmiste d'empêcher l'accueil de réfugiés dans les pays développés, notamment en Europe.

Du Guardian au New York Times (qui a depuis supprimé son papier), en passant par The Independent, Reuters ou Franceinfo, un grand nombre de médias ont relayé l’info en usant de titres accrocheurs. Tous brandissent les quelques 1,2 milliard de personnes qui risquent d’être déplacées suite aux changements environnementaux et aux conflits, sans jamais interroger ce chiffre.

Le nombre de réfugiés climatiques attendus d’ici 2050

Directrice adjointe au Hugo Observatory de l’Université de Liège, un centre de recherche consacré à l'étude des interactions entre changement climatique et migration, la Docteure Caroline Zickgraf déplore les estimations avancées par le rapport de l’IEP et le manque flagrant de rigueur scientifique. Dans une tribune publiée sur openDemocracy, la chercheuse critique notamment un graphique qui présente et projette, de 2009 à 2050, le nombre de déplacements cumulés dans le monde. Un graphique qui n’apparait d’ailleurs plus sur la dernière version du rapport disponible en ligne, comme s’en sont étonnés certains twittos. Contactée par nos soins, Caroline Zickgraf suppose que "ledit graphique aurait disparu comme par magie, après le retour de bâton sur Twitter et dans plusieurs tribunes libres".

À gauche, la page 8 du registre original publié en septembre 2020.

À droite, la page 8 de la nouvelle version du rapport, publiée en octobre 2020 si l’on s’en réfère à l’URL du document et sur laquelle le graphique a étonnamment disparu. L’original est cependant toujours disponible sur ReliefWeb, un portail d’information humanitaire.

Sur le graphique est représentée une projection des déplacements mondiaux selon deux catégories : les déplacements dus aux catastrophes naturelles d’une part (en orange) et ceux causés par des conflits armés (en bleu). Mais lorsqu’on l’examine de plus près, une première inexactitude s’en dégage assez rapidement. Dans sa méthodologie, l’IEP explique utiliser les données de l’IDMC, à savoir, l'Observatoire des déplacements internes (Internal Displacement Monitoring Centre). Certes, la base de données de l’IDMC permet de chiffrer correctement le nombre de personnes actuellement déplacées dans le monde suite à des conflits – ce que présente bien le graphique sur sa portion teintée de bleu foncé (45,6 millions en 2019). Mais l’observatoire ne dispose pas d’un recensement concret concernant le nombre de personnes actuellement déplacées suite à des catastrophes naturelles.

Pour arriver à une telle représentation (la portion colorée en orange foncé sur le graphique), l’IEP semble avoir simplement additionné les données issues d’un autre tableau établi par l’IDMC et intitulé "Total annual new displacements since 2003 (Conflict and violence) and 2008 (Disasters)". Comprenez ici, une représentation du nombre de nouveaux déplacements annuels depuis 2003 pour les conflits et 2008 pour les catastrophes naturelles. Un calcul qui fausse complètement le résultat étant donné la complexité de la problématique.

En effet, le nombre de nouveaux déplacements ne peut pas simplement s’additionner d’année en année. De par leur mobilité, les réfugiés (climatiques ou non) vont et viennent. Pour comprendre par l’exemple, certaines personnes ayant quitté Sichuan en 2008 suite au séisme qui a secoué cette province du sud-ouest de la Chine peuvent très bien avoir regagné leur région d’origine aujourd’hui. En clair, ce que ce graphique du registre des menaces écologiques représente n'est pas le nombre de personnes déplacées par année donnée, mais bien une somme des nouveaux déplacements annuels depuis 2008. D’où la courbe exponentielle obtenue.

OSINT
Infogram

Si le graphique repose sur une évaluation erronée de 2008 à 2019, les projections qu’il propose de 2020 à 2050 ne peuvent être qu’artificielles. C’est ce qu’explique Robert Falconer dans un thread Twitter. Le chercheur en politique publique de l'Université de Calgary, au Canada, démontre comment l’IEP serait arrivé à de telles estimations en utilisant une formule de calcul du logiciel Microsoft Excel. La formule en question, PREVISION.ETS, est un procédé souvent utilisé pour prédire des ventes, des stocks, ou estimer les futurs chiffre d'affaires d’une entreprise. C’est donc grâce à une méthode de calcul plutôt managériale que l’IEP serait parvenu à une estimation colossale de 1,2 milliards de réfugiés climatiques pour 2050.

Peut-on réellement estimer le nombre de réfugiés climatiques ?

À cette question, il est difficile d’émettre une réponse concise. En 2007 déjà, le groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat déclarait que "les estimations du nombre de personnes susceptibles de devenir des migrants environnementaux ne sont, au mieux, que des suppositions". Même si des dizaines de recherches tentent tout de même d’apporter un éclairage. Certaines, comme celle de l’université de Cornell, vont même jusqu’à prédire l’arrivée de 2 milliards de réfugiés climatiques suite aux conséquences de l’élévation du niveau de la mer. L’Organisation internationale pour les migrations avance quant à elle une fourchette allant de 25 millions à 1 milliard de migrants environnementaux d'ici 2050. Néanmoins, la migration n’est jamais que climatique ou politique. La Docteure Yvonne Su décrit la migration comme multicausale. Plusieurs facteurs tels que la croissance démographique, la pauvreté ou encore la gouvernance interagissent avec les conséquences du changement climatique. C'est une des raisons qui explique pourquoi il est complexe d'estimer le nombre de réfugiés climatiques aujourd’hui ou dans les années à venir.

Des millions de réfugiés climatiques bientôt aux portes de l’Europe ?

Pas véritablement non. Car si les données de l’IDMC permettent une estimation de l’impact des désastres naturels et des conflits armés sur la migration, il est à noter qu’elles ne concernent que le nombre de "déplacés internes", mieux connus sous la dénomination anglophone "internally displaced people" (IDPs). Selon la définition du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), les déplacés internes, au contraire des réfugiés, restent à l'intérieur de leur propre pays et sous la protection de leur gouvernement, même s’il est la raison de leur déplacement. Comme l’explique le Centre national de coopération au développement, plusieurs facteurs peuvent justifier le phénomène de déplacement interne, comme le coût du voyage, la privation des relations familiales de proximité, ou encore un déracinement culturel.

En 2019, 3,9 personnes contraintes de quitter leur domicile sur 5 sont ainsi restées dans leur pays ou leur région d'origine. Un principe fondamental de la mobilité humaine dont les auteurs du registre des menaces écologiques ne semblent pas tenir compte. Ainsi, plusieurs fois dans le rapport, l’accent est remis sur les effets négatifs qu'un grand nombre de migrants et de réfugiés auront sur les régions développées.

"High resilience regions, such as Europe and North America, have superior coping capacities to mitigate the effects of these ecological threats, however, they will not be immune from spill over effects, such as large flows of refugees."
"Les régions à forte résilience, comme l'Europe et l'Amérique du Nord, ont des capacités d'adaptation supérieures pour atténuer les effets de ces menaces écologiques, mais ils ne seront pas à l'abri d'effets de débordement, tels que d'importants flux de réfugiés."
Source : Ecological Threat Register

Et de continuer en traduisant que la crise de 2015 n’était qu’un avant-goût de ce que le Vieux Continent pourrait connaitre en termes de crise politique dans les années à venir à cause de la migration.

"The refugee crisis of 2015 highlights that even relatively small numbers of refugees, equivalent to half a per cent of Europe’s population, can cause considerable unrest and shift political systems."
"La crise des réfugiés de 2015 souligne que même un nombre relativement faible de réfugiés, équivalent à un demi pour cent de la population européenne, peut provoquer des troubles considérables et modifier les systèmes politiques."
Source : Ecological Threat Register